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Cataléptiline - Kl - Période 1 : La perte

Période 1 : La perte

Je n’ai jamais aimé les murs blancs ni l’odeur aseptisée des hôpitaux… À croire que ça me rappelle bien trop de souvenirs.

L’infirmière est passée me voir et m’a dit que tout irait bien, alors que ça fait déjà trois jours que je suis là, trois jours que je n’ai pas dormi. Au rythme où vont les choses, elle se trompe, la madame : ça tournera mal, parce qu’à mon tour je vais me retrouver allongé dans un lit.

    Publier Le :Dim - 08/02/2026 

Je te déteste, Mélo… Regarde dans quel état tu t’es mis…

Il va bien falloir faire quelque chose, il va bien falloir que je te sorte de là… Je me retrouve à essuyer tes dégâts pendant que toi, tu es là-bas.

Tu te retrouves face à ta pire crainte et c’est comme si, pour ça, tu avais accepté de laisser de côté les choses de la vie qui, pourtant, à tes yeux, sont essentielles. Tout ça est volontaire.

Il paraît que ça fait 48 h que tu es dans cet état… Tu vois cette notion de « il paraît » ? Désolée de te dire qu’elle me donne la gerbe. Il y a trois ans, j’aurais été la première personne au courant et, de toute façon, avant même que l’on me prévienne, je l’aurais su…

Ta mère a tendance à jurer comme un charretier… Sur les nerfs… C’est un holocauste envers le vocabulaire à elle toute seule.

Tant de distance entre toi et moi, à cause de Mélaine. Et voilà qu’on l’enterre demain, à l’heure où TOI, tu végètes tranquille dans un lit d’hôpital. Tu sais que je la déteste, tu sais que je ne lui pardonnerai jamais de t’avoir enlevé à moi, d’avoir brisé notre lien si cher à mes yeux ; pourtant j’irai à ses funérailles… Je le ferai pour toi.

On ira tous les deux ; d’une manière ou d’une autre, on ira. Je ne sais pas encore exactement comment, mais on va trouver. Je vais me calmer, me reposer près de toi et, après, on verra…

Tu te souviens, Mélo, de ma sale habitude de réciter dans ma barbe des formules mystérieuses sorties de nulle part ? Ça t’agaçait ? Bah, j’en ai une rien que pour toi.

« Chaque minute, chaque seconde, au final, ne sont que relatives.
Même dans les turpitudes, la Terre ne cesse d’être ronde.
Alors pourquoi en serait-il autrement concernant les liens affectifs ?
Alors Mélo, s’il te plaît, pour une fois, laisse-moi rentrer dans ta tête.
Mélo, s’il te plaît, aide-moi en me montrant la nature du mal qui t’affecte. »

… Mais quelle heure est-il ? Punaise… 21 h 30. Je crois que je me suis littéralement endormie. Ça n’a pas l’air d’aller mieux, toi…

Tu commences à m’inquiéter sérieusement… Je me demande à quel point tu es perdu et, au final, s’il existe pour toi un chemin de retour. Si tu m’entends, sache que je n’arrive pas à savoir où tu te trouves. Je te le redemande : Mélo, laisse-moi rentrer.

Rappelle-toi la première fois qu’on s’est vus. C’était dans le brouillard ! Ça me fait rire quand j’y repense : Lyon, le brouillard, toi qui me rentres dedans comme un connard, moi qui me casse la gueule dans une flaque en plein milieu de Bellecour, et le fait que je t’ai incendié.

Même si j’en rigole aujourd’hui et que ça marque la plus belle rencontre de ma vie… je t’en veux toujours, mais je suis bonne joueuse : ça se négociera si tu reviens.

N’empêche que je fais comme si tu avais besoin de te faire pardonner, mais dans cette histoire tu t’es tout de suite fait pardonner, et tout le monde le sait… J’étais hystérique, par terre, ma jupe dégoulinante, je hurlais, et toi tu as explosé de rire en me tendant la main et en t’excusant. Je t’ai envoyé bouler, et voyant que je refusais ta main et que je restais comme une bécasse dans la flotte, tu as continué à rire et tu t’es mis à genoux dans la flaque.

Je voyais dans ton regard que tu n’étais pas fier, et que ton rire — aussi sincère était-il — voulait juste dire : « je m’excuse ».

Je me suis relevée et je suis partie en courant, toute gênée. Je t’ai laissé planté là ; après tout, tu l’avais mérité, et j’avoue que je n’en menais pas large.

J’avais rendez-vous au Café de Paris avec Stephan et, quand je suis arrivée, j’étais coiffée avec les pieds du réveil, je sentais le chien humide. Je m’étais faite belle rien que pour lui, et tout était foutu à cause de toi.

Quand il est entré dans le café, il est venu à ma table et la seule chose qu’il a trouvée à me dire, c’est :

« Tu me fais peur ; tu es, une fois de plus, complètement défaite, et tu vas encore dire que ce n’est pas ta faute, que c’est le karma. »

Il a bien précisé qu’il n’était pas devin, que c’est juste qu’il avait l’habitude de se coupler ; c’était la touche de cynisme qui ne servait à rien et qui m’a mise affreusement mal à l’aise.

Mal à l’aise, je l’ai été encore plus quand je t’ai vu rentrer dans le café, et j’avoue qu’à partir de là je n’ai plus entendu un mot du sermon de Stephan.

Je me souviens que, d’un seul coup, il s’est énervé, et que la seule chose que j’ai trouvée à lui dire, c’est que ma culotte était toute mouillée…

Il est parti et m’a laissée là, seule comme une imbécile, au sous-vêtement réellement trempé. C’est là que tu t’es assis à ma table et que tu t’es excusé encore une fois. On avait l’air fin… Je me souviens que le petit Chinois à la caisse nous observait avec un regard amusé.

En fait, tu ne m’as jamais dit comment tu m’avais retrouvée : si tu avais atterri là par hasard ou si tu m’avais suivie.

Tu m’as demandé si tu pouvais m’offrir mon verre pour te faire pardonner, et j’ai refusé… Je me souviens que tu as fouillé dans ton sac et que tu en as sorti un « Kinder » que tu m’as tendu, en précisant que tu n’avais jamais rencontré une fille qui refusait un « Kinder » et que ça t’aiderait à te sentir moins coupable.

C’est rare, vu la noirceur de ton regard par moments, mais à cet instant précis tu ressemblais à un petit garçon tout penaud. J’ai adoré cette scène de vie et, au final, c’est moi qui ai fini par t’offrir un verre.

On s’est découverts en quelques minutes : tout de suite j’ai compris le lien empathique, mais tu m’as fait douter. Tu n’avais pas l’air torturé ni sensible, et pourtant je te sentais, et je n’avais aucune envie de te laisser. Tu rayonnais, comme si le nombre de bêtises que tu débitais à la seconde était ton carburant.

On a fini par aller se balader à La Part-Dieu, puis de nouveau à Bellecour. C’est à ce moment-là que tu m’as demandé si j’étais éveillée. J’ai halluciné, j’ai même eu peur ; je me suis demandé si je devais fuir ou te répondre et, finalement… bah, j’ai fait les deux…

Je t’ai attrapé par la main et je me suis mise à courir comme une dératée et tu m’as suivie. On rigolait comme deux gosses qui venaient de faire une bêtise ; on slalomait entre les gens alors que le brouillard et les flaques étaient toujours présents.

C’est comme ça qu’on a fini à Fourvière. Quand enfin je me suis arrêtée, c’est parce que, devant nous, il n’y avait plus que du vide — ou le funiculaire.

Tu m’as dit que c’était très joli, même dans la brume, mais que la question que tu m’avais posée, c’était « quand », pas « où » je m’étais réveillée.

À ce moment-là, j’ai été submergée par l’émotion et j’ai pleuré. Ce n’était pas de la tristesse, mais des larmes de joie : enfin quelqu’un comme moi. Je t’ai répondu que ça faisait un an et demi ; mais qu’être éveillée, c’était au-delà de se découvrir ou de connaître : ça consistait à se comprendre et s’accepter. Je me souviens de ta réponse :

« Si tu le veux bien, sois mon guide. J’ai tout à apprendre et tant de raisons de me méprendre. À mes yeux, l’empathie est une montagne qui masque l’horizon ; le seul moyen de le toucher est de gravir cette montagne, mais pour ça, même pour les meilleurs, il faut au minimum une corde. »

J’ai accepté tout de suite. Je savais que ça finirait comme ça. Si j’ai failli fuir, c’était par peur, la même que celle que je ressens aujourd’hui. Mais je suis restée, à l’époque, et je te l’ai donnée, ta putain de corde. Alors oublie l’horizon et serre-t’en pour revenir vers celle qui t’aime — pas pour aller vers celle qui t’a quitté.