Je ne sais pas combien de temps je suis restée là.
Quelques minutes.
Quelques heures.
Peut-être davantage.
Lorsque l'on souffre suffisamment, le temps cesse d'obéir aux règles habituelles.
Je me souviens seulement du froid.
Du vent.
Et du bruit de l'eau.
Le Rhône continuait d'avancer.
Comme il l'avait fait avant moi.
Comme il le ferait après moi.
Indifférent à mes drames.
Indifférent à mes questions.
Indifférent à mon existence.
Je regardais le vide.
Et pour la première fois depuis longtemps, je cessai de chercher une réponse.
Parce qu'au fond, aucune ne me satisfaisait.
Si Kamino n'existait pas...
Alors Milenca s'était trompée.
Toute sa vie.
Toutes ses certitudes.
Toutes ses peurs.
Et je refusais de croire que la femme qui m'avait élevée n'était qu'une vieille dame perdue dans ses souvenirs.
Mais si Kamino existait...
Alors il me restait une autre question.
La pire de toutes.
Pourquoi Mickael était-il encore là ?
Je repensai à ses messages.
À ses promesses.
À ses silences.
À ses absences.
À ses retours.
Je repensai à sa façon de me regarder.
À sa manière de parler de mes chansons.
À la confiance qu'il avait placée en moi avant même que le public ne le fasse.
Je repensai à tout cela.
Et je compris quelque chose.
Je n'avais jamais vraiment douté de son amour.
J'avais douté du mien.
Depuis la mort de Milenca, je cherchais désespérément quelque chose à quoi me raccrocher.
Et j'avais fini par m'accrocher à lui.
De toutes mes forces.
Comme une noyée.
Comme si Mickael pouvait remplacer une mère.
Une grand-mère.
Une famille.
Comme si un homme pouvait réparer toutes les absences du monde.
C'était impossible.
Et profondément injuste.
Pour lui.
Comme pour moi.
Je sortis alors mon téléphone.
Par réflexe.
Pour relire ses messages une nouvelle fois.
Puis mon regard se posa sur une vieille note enregistrée plusieurs mois auparavant.
Un mémo vocal.
La voix de Milenca.
Je l'avais complètement oublié.
Mes mains se mirent à trembler.
J'appuyai sur lecture.
Le son était mauvais.
Lointain.
On entendait presque le vent derrière elle.
Puis sa voix apparut.
Fatiguée.
Vieillie.
Mais toujours reconnaissable.
— Ma petite Dianne...
Un sanglot monta immédiatement dans ma gorge.
Je n'avais plus entendu sa voix depuis sa mort.
Je fermai les yeux.
Et j'écoutai.
Elle parlait de choses simples.
Du jardin.
Du temps.
De vieux souvenirs.
Puis soudain, elle prononça une phrase que je n'avais jamais remarquée auparavant.
Une phrase perdue au milieu du reste.
Une phrase que j'avais probablement prise pour une divagation de vieille femme.
— Ne laisse jamais la peur décider à ta place.
Je rouvris les yeux.
Le fleuve était toujours là.
La nuit aussi.
Mais quelque chose avait changé.
Je repensai à toute son histoire.
À Maeva.
À Rodrigo.
Au campement.
À Kamino.
À Paris.
À Julie.
À tout ce qu'elle avait traversé.
Milenca avait perdu son premier amour.
Sa fille.
Une partie de sa famille.
Son pays.
Ses certitudes.
Et pourtant elle avait continué.
Encore.
Et encore.
Et encore.
Je compris alors ce qui m'avait ramenée au bord du Rhône.
Ce n'était pas Mickael.
Ce n'était pas Kamino.
Ce n'était même pas le scandale.
C'était la peur.
La peur d'être seule.
La peur d'être abandonnée.
La peur de découvrir que l'homme que j'aimais ne m'aimait pas.
La peur de découvrir qu'il m'aimait réellement.
La peur d'avoir tort.
La peur d'avoir raison.
Alors je me mis à rire.
Un rire étrange.
Épuisé.
Presque tendre.
Parce que je réalisais enfin quelque chose.
Je n'avais pas besoin de connaître la vérité cette nuit-là.
Je n'avais pas besoin de résoudre l'histoire de Kamino.
Je n'avais pas besoin de savoir ce que ressentait réellement Mickael.
Je n'avais même pas besoin de savoir ce que j'allais devenir.
J'avais simplement besoin de rester en vie.
Demain viendrait ensuite.
Puis le lendemain.
Puis un autre jour encore.
Comme après chaque catastrophe.
Comme après chaque deuil.
Comme après chaque chute.
Je rangeai mon téléphone.
Puis je quittai la rambarde.
Lentement.
Le Rhône continua sa route derrière moi.
Et pour la première fois depuis des mois, je cessai de regarder l'eau.
Je regardai devant.
Je ne savais toujours pas si Kamino existait.
Je ne savais toujours pas si Mickael m'aimait.
Je ne savais toujours pas si ma carrière survivrait au scandale.
Mais je savais une chose.
Milenca avait emporté ses réponses avec elle.
Et moi, il me restait encore une vie entière pour chercher les miennes.
Alors j'ai recommencé à marcher.
Pas vers la gloire.
Pas vers Mickael.
Pas vers une vérité.
Simplement vers demain.
Et cette nuit-là, c'était déjà une victoire.